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Il faut un village pour élever un enfant : où est passé le village ?
Deux parents seuls ne peuvent pas faire ce qu’un village entier faisait avant eux. Ce sont les mères qui paient la note, et les enfants qui grandissent sans les dizaines de visages dont ils ont besoin. Anthropologie, chiffres officiels, et pistes pour reconstruire ce que nous avons démonté.
Tout le monde connaît le proverbe africain : « Il faut tout un village pour élever un enfant. » On le cite dans les discours, on l’imprime sur des affiches de crèche, on le partage avec un cœur sous une photo de famille.
Et puis on referme la porte de l’appartement, et on se retrouve à deux. Deux adultes épuisés, parfois un seul, pour faire ce qu’un village entier faisait autrefois : nourrir, bercer, soigner, surveiller, consoler, instruire, transmettre, et tenir debout pendant des années. Sans relève. Sans nuit complète. Sans personne pour prendre le relais quand on n’en peut plus.
Nous répétons ce proverbe, et nous vivons exactement l’inverse. Alors posons la question qu’il contient : où est passé le village ?
Nous ne sommes pas faits pour élever seuls
Le proverbe dit vrai, et l’anthropologie le confirme. Dans Comment nous sommes devenus humains (paru en anglais sous le titre Mothers and Others), l’anthropologue américaine Sarah Blaffer Hrdy montre que l’espèce humaine est ce qu’on appelle un « éleveur coopératif ». Chez nous, les petits n’ont jamais été élevés par leur seule mère, ni même par leurs deux parents. Grands-mères, tantes, aînés, voisins, toute une série d’adultes et d’enfants plus âgés prennent le relais, portent, nourrissent, surveillent. Les chercheurs les appellent les « alloparents ».
Pour Hrdy, c’est même ce qui nous a rendus humains. Un petit d’homme met des années à devenir autonome, bien plus longtemps que n’importe quel autre primate. Aucune mère ne pouvait y arriver seule. L’entraide autour de l’enfant a été la condition même de notre survie en tant qu’espèce.
Je suis originaire de Madagascar. Là-bas, ce lien porte un nom : le fihavanana, l’esprit de la famille élargie, qui fait de l’entraide un devoir et de l’enfant l’affaire de tous. On retrouve la même évidence dans la plupart des sociétés traditionnelles, en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud. L’enfant circule. Il est porté par dix bras. Il apprend de tout le monde.
La famille nucléaire isolée, avec ses deux parents seuls dans un logement fermé, loin des grands-parents, loin des voisins, chacun partant travailler le matin, est une invention récente. Quelques générations à peine, à l’échelle de centaines de milliers d’années. Nous l’avons prise pour la norme. C’est une anomalie.
Et nous n’avons pas seulement isolé les parents. Nous avons aussi exilé les anciens. Dans un village, les grands-parents gardent les petits, racontent, transmettent, et restent utiles jusqu’au bout. Chez nous, les enfants partent à la crèche à trois mois, les anciens finissent en maison de retraite, et les parents, au milieu, portent tout, seuls. Nous avons séparé les âges qui avaient le plus besoin les uns des autres.
Ce que ça coûte aux mères
Quand le village disparaît, quelqu’un doit bien porter ce qu’il portait. Dans l’immense majorité des cas, c’est la mère.
Les chiffres officiels sont sans appel. Selon l’Insee, en France, les femmes assurent encore environ deux tiers des tâches domestiques et parentales : 3 h 26 par jour en moyenne, contre 2 heures pour les hommes. Et ce temps-là ne se paie pas. Il ne donne droit à aucun salaire, à aucune promotion, à aucune reconnaissance.
Il se paie ailleurs. Toujours selon l’Insee, cinq ans après l’arrivée d’un enfant, les mères perdent environ 25 % de leurs revenus salariaux par rapport à ce qu’elles auraient gagné sans cet enfant. Les pères, eux, ne perdent quasiment rien. Pour les femmes les moins bien payées, la chute atteint près de 40 % dès le premier enfant, et 57 % au troisième. Elles réduisent leur temps de travail, elles s’arrêtent, elles renoncent à une évolution. Pas par goût du sacrifice : parce que quelqu’un doit bien le faire, et que la société a décidé, sans jamais le dire, que ce quelqu’un serait elle.
Pendant des années, elle met sa vie entre parenthèses. Sa carrière, ses projets, son indépendance, parfois sa santé. Elle donne tout à ses enfants, et à un foyer qui repose sur elle sans jamais le reconnaître.
Et puis, un jour, le couple se sépare. Quelle qu’en soit la raison, y compris quand lui décide de partir refaire sa vie avec une plus jeune, c’est elle qui paie. L’Insee a mesuré ce que la rupture elle-même coûte à chacun : une perte de niveau de vie de l’ordre de 20 % pour les femmes, et de 3 % pour les hommes. Pour celles qui apportaient moins de 40 % des revenus du ménage, c’est-à-dire précisément celles qui avaient mis leur carrière de côté pour la famille, la perte grimpe à 26,5 %.
Le compte continue jusqu’au bout. D’après la Drees, en 2023, la pension de retraite des femmes (hors pension de réversion) était encore inférieure de 38 % à celle des hommes. Les années passées à élever les enfants ne se rattrapent jamais.
Résumons. Le travail qui compte le plus, celui qui consiste à faire grandir des êtres humains, est aussi le moins reconnu, le moins payé, et celui qui expose le plus à la pauvreté. C’est un rôle totalement ingrat, dans une société qui ne valorise que ce qui se facture.
Je ne fais pas le procès des hommes. Beaucoup de pères voudraient être davantage présents, et passent leurs journées au travail pour faire vivre le foyer, parfois loin, souvent tard. Le problème n’est pas dans les individus. Il est dans le modèle : deux adultes isolés, sommés de faire à eux seuls ce qu’un village entier faisait avant eux. Ce modèle broie tout le monde. Il broie simplement les femmes en premier.
Quand on ne peut plus, on délègue au système
Deux parents seuls ne peuvent pas subvenir à tous les besoins d’un enfant. Ce n’est pas un manque de volonté ou d’amour. C’est une impossibilité matérielle. Alors ils délèguent. La crèche à trois mois. La garderie avant et après l’école. L’école, du matin au soir. Les activités, les écrans pour souffler un peu. Et l’éducation, qui était l’affaire d’une communauté, devient l’affaire d’une institution.
Or une institution a toujours un objectif premier : durer. Un système éducatif conçu par l’État sert d’abord les besoins de l’État et de l’économie. Il produit ce dont ils ont besoin : des citoyens ponctuels, disciplinés, habitués à obéir à la sonnerie et à attendre qu’on leur dise quoi penser. Des adultes qui alimenteront au mieux le système, qui rapporteront le plus possible, et qui poseront le moins de questions possible.
Ce n’est pas une idée neuve. En 1971, le penseur Ivan Illich publiait Une société sans école, où il montrait comment l’institution scolaire apprend à confondre l’enseignement avec l’apprentissage, et le diplôme avec la compétence. Vingt ans plus tard, John Taylor Gatto, élu meilleur enseignant de l’État de New York en 1991, démissionnait avec fracas pour dénoncer ce que l’école enseigne réellement, selon lui : attendre la sonnerie, dépendre du jugement des autres, et rester à sa place.
Je ne jette pas la pierre aux enseignants. La plupart font ce qu’ils peuvent, souvent avec passion, avec des moyens dérisoires et des programmes qu’ils n’ont pas choisis. Le problème, c’est le cadre qu’on leur impose, et qui se resserre. Depuis la rentrée 2022, en France, l’instruction en famille n’est plus un droit qu’on déclare, mais une dérogation qu’on demande. Le message est limpide : l’éducation de vos enfants ne vous appartient plus tout à fait.
On ne cherche plus à faire grandir des êtres humains libres et souverains, capables d’avoir de bonnes idées et de les mettre au service du collectif. On cherche à produire des rouages. Et on s’étonne ensuite de voir des adolescents anxieux, perdus, collés à leurs écrans, qui ne savent plus à quoi ils servent.
Un enfant a besoin de dizaines de visages, de mains, de voix, de modèles différents. Nous lui offrons deux parents à bout, une professionnelle de crèche qui s’occupe de plusieurs bébés à la fois, puis une classe de vingt-cinq, et des écrans pour combler les trous. Le reste, il le cherchera seul.
Ce que ferait un village
Imaginez maintenant l’inverse.
Un bébé vient de naître. Pendant les premières semaines, d’autres membres de la communauté apportent les repas. On garde le nouveau-né quelques heures pour que les parents puissent dormir. Les plus expérimentés rassurent, conseillent, montrent comment faire. La mère n’est pas seule dans son épuisement, le père n’est pas seul dans son inquiétude. Ils se sentent en confiance, parce qu’ils ne portent pas tout.
Puis l’enfant grandit au milieu de dizaines d’adultes et d’enfants de tous âges. Les plus grands apprennent aux plus petits, et apprennent en transmettant. Le maraîcher lui montre comment pousse une plante. La soignante, comment on s’occupe d’un corps. Le bâtisseur, comment on lève un mur. Le conteur, d’où il vient. Il apprend à son rythme, ce dont il a besoin, au moment où il en a envie, parce que la vie autour de lui est une leçon permanente. C’est ce que j’appelle l’école de la vie.
Personne n’est sacrifié. La mère peut continuer à créer, à travailler, à exister, parce que la charge est partagée. Le père peut être présent, parce que sa présence ne dépend plus seulement d’un salaire. Et l’enfant devient un adulte épanoui, cultivé, altruiste, qui sait qu’il appartient à quelque chose de plus grand que lui. Tout l’inverse de ce que notre modèle occidental fabrique aujourd’hui.
Ce n’est pas possible à deux. C’est tout à fait faisable à plusieurs.
Le village se reconstruit
La bonne nouvelle, c’est que ce village n’est pas un souvenir. Il se reconstruit, ici et là, par des gens qui ont cessé d’attendre.
Au Bénin, la Cité du Vivant réunit déjà sur cinquante hectares une communauté qui produit son eau, son énergie et sa nourriture, et qui forme la population dans de nombreux domaines, de la santé à l’alphabétisation. C’est exactement le cadre dans lequel les enfants peuvent de nouveau être élevés par un village : un lieu autonome, gouverné par ceux qui y vivent, où les compétences de chacun profitent à tous.
En France aussi, des lieux montrent que c’est possible. En Ardèche, le Hameau des Buis a été pensé comme un village où une école alternative, la Ferme des enfants, côtoie un habitat pour les anciens : les petits y grandissent au contact des aînés, et les aînés restent au cœur de la vie. Des écovillages, des habitats partagés, des écoles alternatives et des collectifs de parents font la même chose à leur échelle. L’annuaire KiFaitKoi en recense une partie, dont des initiatives éducatives et des collectifs de défense des enfants.
Et pour apprendre concrètement, il y a Emancip’Actions, du 24 au 27 septembre à Bourges. Un thème entier y est consacré à l’éducation et à l’enfance : accompagner les enfants en respectant leur rythme, l’instruction en famille, les pédagogies alternatives, la parentalité consciente. Un autre porte sur la vie en communauté : communiquer, décider ensemble, coopérer, gérer les ego dans un groupe. Autrement dit, les outils pour reconstruire le village.
Les places sur place sont parties, mais le billet virtuel à 30 euros donne accès aux vidéos de tous les ateliers, intégralement filmés. Prenez votre billet. J’y serai.
👉 Emancip’Actions : emancipactions.fr
Prendre son billet : emancipactions.fr/reservation
Ce sera aussi le sujet d’une prochaine émission sur Quartier Libre, où des mères et des pères viendront raconter ce qu’ils vivent. Surveillez le fil d’actualité.
Nous n’avons pas à inventer le village. Il a existé pendant des centaines de milliers d’années, et il existe encore dans une bonne partie du monde. Nous l’avons simplement démonté, pièce par pièce, au nom du progrès. Il est temps de le reconstruire. Pour nos enfants, pour les mères qui portent seules ce qui devrait l’être par tous, et pour nous-mêmes.
Belle journée à tous
Johann
À suivre
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