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La fronde de David : l’IA, trois ans et demi après
En janvier 2023, j’écrivais que l’intelligence artificielle allait rééquilibrer les forces entre les puissants et tous les autres. Les uns m’ont rangé chez les complotistes, les autres m’ont expliqué que l’IA, c’était le démon. Trois ans et demi plus tard, je fais les comptes, prédiction par prédiction, et je prends date pour la suite.
Le 24 janvier 2023, huit semaines après la sortie de ChatGPT, je publiais ici un court texte intitulé « Mise au point concernant l’intelligence artificielle ». Soixante-seize mille lectures plus tard, il m’avait valu des coups venus de deux directions à la fois.
Ce que j’y défendais tenait en une idée : l’IA allait provoquer un rééquilibrage des forces. Pendant des décennies, ceux qui avaient l’argent avaient aussi les moyens de réaliser leurs idées. Les autres devaient déléguer, payer, attendre, et le plus souvent renoncer. Cette barrière allait tomber.
Trois ans et demi ont passé. Le moment est venu de faire les comptes, phrase par phrase, avec les dates. Et de prendre rendez-vous pour la suite.
Janvier 2023 : ce que j’ai écrit
Voici, mot pour mot, les phrases qui m’ont valu les ennuis.
« Elle n’est pas qu’entre les mains des puissants. Elle sera bientôt accessible à TOUS. »
« Imaginez ce que nous pourrons faire dans quelques mois ou années quand nous disposerons de ce genre de technologies pour réaliser tous nos projets numériques ? Réaliser n’importe quel site internet, n’importe quelle plateforme, n’importe quelle vidéo… »
« Les idées fusent dans des millions, voire des milliards de cerveaux, mais nous devons déléguer et cela coûte extrêmement cher. L’IA nous rendra ces tâches totalement gratuites ou presque. »
Et dix jours plus tard, dans une seconde mise au point :
« Il n’y aura pas que quelques IA contrôlées par les grands puissants. Des milliers d’ingénieurs, de développeurs, partout dans le monde, vont développer leur propre IA. Il y en aura même des open source. »
C’est tout. Ni prophétie, ni date de fin du monde. Un pari sur un outil, et sur ce que les gens en feraient.
Pris entre deux feux
Le 2 février 2023, Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch, signait dans l’hebdomadaire Franc-Tireur un papier au titre explicite : « ChatGPT, l’intox programmée ». Il y passait en revue l’accueil réservé à ChatGPT par ce qu’il appelle la « complosphère » : les sceptiques, les inquiets, et les optimistes, qui y voyaient selon lui « une occasion historique de libérer la parole et de déjouer la “censure” ». Mon texte y était cité.
En gros, le message était : si ce type se réjouit, c’est qu’il compte s’en servir pour fabriquer des fausses informations. J’avais ajouté une ligne à mon article le jour même : « Apparemment, l’IA ne fait pas peur qu’au petit peuple. »
De l’autre côté, il y avait une partie d’entre vous. Les messages ont afflué, et ils disaient à peu près tous la même chose : l’IA, c’est le mal, c’est le démon, ils vont tous nous contrôler avec. On m’a parlé de transhumanisme. On m’a prédit que les gens deviendraient accros et ne feraient plus rien de leurs journées.
Me voilà donc, en février 2023, complotiste pour les uns et dangereusement enthousiaste pour les autres. C’est souvent le signe qu’on est en train de dire quelque chose d’intéressant.
Ma réponse n’a pas bougé depuis. L’IA est un outil, et un outil fait ce pour quoi on l’utilise. Un scalpel peut sauver une vie ou trancher une gorge. Personne ne propose d’interdire les scalpels : on se demande qui les tient, et pour quoi faire. Le monde n’est pas fait de 1 et de 0. Il demande du discernement, et surtout pas d’idées arrêtées.
Le bilan, prédiction par prédiction
Je reprends mes phrases de 2023 une à une, et je leur donne une note.
« Elle sera bientôt accessible à tous »
Réalisé. En octobre 2025, ChatGPT revendiquait à lui seul 800 millions d’utilisateurs par semaine. Gemini, Claude, Mistral, DeepSeek et des dizaines d’autres se partagent le reste. La plupart s’utilisent gratuitement, dans un navigateur, sans rien installer. Ce qui ressemblait à une curiosité de laboratoire fin 2022 est devenu aussi banal qu’un moteur de recherche.
« Il y en aura même des open source »
Réalisé, et plus vite que je ne l’imaginais. Le 24 février 2023, vingt jours après ma seconde mise au point, Meta diffusait LLaMA, un modèle dont les paramètres circulaient librement sur Internet dès le mois suivant. En avril, trois chercheurs français fondaient Mistral AI à Paris, et publiaient en septembre un premier modèle sous licence libre.
Puis, en janvier 2025, le laboratoire chinois DeepSeek mettait en accès libre un modèle capable de rivaliser avec les meilleurs, entraîné, selon ses créateurs, pour une fraction du coût des géants américains. Le 27 janvier, Nvidia perdait près de 600 milliards de dollars de valeur en bourse, en une seule journée. Aujourd’hui, des modèles très capables tournent sur un simple ordinateur portable, sans connexion, sans rien demander à personne.
« N’importe quel site, n’importe quelle plateforme, n’importe quelle vidéo »
Réalisé pour les sites et les outils, en très bonne voie pour la vidéo. En février 2025, Andrej Karpathy, cofondateur d’OpenAI et ancien directeur de l’IA chez Tesla, a donné un nom à ce que beaucoup commençaient à pratiquer : le « vibe coding ». On décrit ce qu’on veut, en langage courant, et la machine écrit le programme. Depuis, les IA ne se contentent plus d’écrire du code : elles construisent, testent, corrigent et mettent en ligne. Côté vidéo, on génère désormais des séquences réalistes, son compris, à partir d’une simple description.
« Gratuites ou presque »
Réalisé, à une nuance près. Ce n’est pas gratuit, c’est le prix d’un abonnement : quelques dizaines d’euros par mois pour la plupart des usages, environ deux cents pour un usage intensif comme le mien. J’y reviens plus bas avec mes propres chiffres, parce que c’est là que le mot « rééquilibrage » prend tout son sens.
« Pour ceux qui utiliseront celles de Microsoft ou de Google, ce ne sera pas pour leur bien »
Toujours vrai. J’écrivais aussi, en février 2023, que se servir des IA des géants ne serait pas pour notre bien, « au même titre que d’aller sur leurs sites internet pour s’informer ». Je le maintiens, et toute la nuance tient dans la fin de la phrase. Le problème, c’est la manière dont les géants s’en servent : pour orienter ce que vous lisez, ce que vous pensez, ce que vous achetez. Confier à leur machine le soin de vous dire ce qui est vrai, c’est leur confier votre esprit. S’en servir pour construire, c’est autre chose. C’est prendre le scalpel par le manche.
« Un rééquilibrage des forces »
À moitié. Du côté de ceux qui construisent, le basculement a eu lieu : une personne seule fait aujourd’hui ce qui demandait une équipe. Du côté de ceux qui possèdent l’infrastructure, rien n’a bougé, ou plutôt tout s’est concentré. Une poignée d’entreprises détient les plus gros modèles, les puces qui les font tourner et les centres de données qui les hébergent.
Goliath a perdu le monopole des frondes. Il possède encore la carrière d’où sortent les pierres. J’y reviens.
Mes chiffres, avant et après
J’ai passé quinze ans à créer des sites internet. Je connais les prix, parce que je les ai payés.
À la fin des années 2010, j’ai lancé Mediablogger, une plateforme qui partageait ses revenus entre ceux qui créaient les contenus et ceux qui les diffusaient. Son développement a coûté près de 80 000 euros, entièrement financés par le projet lui-même. Il s’est arrêté après les attaques du Monde, et à cause d’une erreur qui était la mienne : dépendre à 100 % des revenus publicitaires. On apprend en se trompant. Celle-là m’a rendu plus résilient, et m’a tourné vers l’intelligence collective. Avec l’IA à l’époque, j’aurais pu aller beaucoup plus loin.
Au lancement de Quartier Libre, nous avons voulu construire une plateforme vidéo libre et indépendante. Elle tournait déjà pas mal. Elle me coûtait environ 7 000 euros par mois, pour deux développeurs indépendants. Faites le calcul sur six mois. C’est pour ça que j’avais mis en place des abonnements payants et un appel aux dons. Puis CrowdBunker est arrivé, et faisait mieux que nous. Pourquoi réinventer la roue ? J’ai arrêté.
Maintenant, allez voir emancipactions.fr. Le site d’un événement de trois jours, avec son programme, sa billetterie, un espace personnel pour chaque participant, un service de covoiturage, des vidéos. En agence, un site de ce niveau se facture au bas mot 15 000 à 20 000 euros. Je l’ai construit seul, bénévolement, avec l’IA.
Il y a quelques années, les associations et les collectifs de ce genre devaient se contenter de sites bricolés, faute de moyens. Ce n’est plus une fatalité.
Et ce n’est qu’un exemple. Je lance en ce moment à peu près un projet par semaine, et il va falloir que je me calme. Il y a Ouraya, du mot arabe ḥurriyya, la liberté : un collectif qui fabrique des outils pour s’organiser, dont le premier, un outil de modération de communautés, est déjà écrit. Il y a KiFaitKoi, un annuaire de plus de soixante-dix initiatives citoyennes pour l’autonomie et la résilience. Et il y a les projets que je soutiens, comme l’application de finance décentralisée de la DAO Universalis, dont je vous ai parlé à propos de la Cité du Vivant.
Faites le compte. Près de 80 000 euros pour Mediablogger. Plus de 40 000 pour la plateforme vidéo. Aujourd’hui, un abonnement à deux cents euros par mois, et des sites qui en valent vingt mille, construits par une seule personne. Voilà ce que j’appelais un rééquilibrage des forces. Hier, la limite, c’était l’argent. Aujourd’hui, c’est la matière grise.
Le revers de la fronde
S’arrêter là serait trop simple. Quatre choses restent à régler.
La carrière de pierres. Les outils sont libérés, l’infrastructure ne l’est pas. Les modèles les plus puissants, les puces et les centres de données appartiennent à une poignée d’entreprises, américaines pour la plupart, qui peuvent changer leurs prix, leurs conditions et leurs règles du jour au lendemain. C’est pour ça que les modèles libres comptent autant : ce sont eux qui garantissent qu’on pourra toujours ramasser une pierre ailleurs.
La surveillance. Ceux qui m’écrivaient en 2023 que l’IA servirait à nous surveiller n’avaient pas tort sur ce point. Les États et les géants s’en servent déjà pour ça. Raison de plus pour apprendre à s’en servir, et à s’en protéger, plutôt que de la laisser à ceux qui ne se posent pas la question.
Les emplois. Des métiers entiers vont disparaître, et la transition sera dure pour beaucoup de gens. Mais regardez ce que beaucoup de ces métiers sont devenus : des journées passées devant un écran à produire ce qu’une machine fait désormais en quelques secondes. Ils rapportent de l’argent, et c’est justement ce qui garde ceux qui les exercent en servitude. Ceux qui les perdront auront, pour la première fois depuis longtemps, une raison de se réinventer. J’écrivais en 2023 que moins de temps passé sur le numérique en laisserait davantage pour le réel. Des projets comme la Cité du Vivant ont besoin de bras, de têtes et de cœurs.
Imaginez la suite
Nous n’en sommes qu’au tout début. Ce que nous vivons aujourd’hui, c’est la première page, et je prends date, comme en 2023. Rendez-vous en septembre 2029. Voici ce que je vois.
- Des groupes humains autonomes, partout. Des communautés qui produisent leur eau, leur énergie, leur nourriture, et qui s’organisent sans attendre la permission de personne. La Cité du Vivant, au Bénin, en est un prototype. Il y en aura des dizaines.
- Des outils pour les relier. Des milliers d’initiatives existent déjà, chacune dans son coin, et résolvent trois fois le même problème. Des outils de mise en lien comme KiFaitKoi ou Ouraya les feront travailler ensemble. L’IA rend possible une coordination qu’aucune organisation humaine n’avait jamais réussi à tenir.
- Une bureaucratie qui ne gagne plus à l’usure. Pendant des décennies, l’administration a gagné parce qu’elle avait le temps et que vous ne l’aviez pas. Je délègue déjà mes courriers, mes démarches et mes relances à une machine qui ne se lasse jamais. Le rapport de force administratif est en train de changer de camp.
- Des humains sortis du système, qui viennent construire le suivant. Ceux que l’IA libérera de leurs métiers auront une raison de se réinventer. Beaucoup viendront nourrir ces communautés, ces projets, ce monde qui se construit à côté de l’ancien.
Tout cela dessine ce que j’appelle depuis 2021 un Notre Monde : un monde co-créé, petit à petit, par des gens qui ont repris la main sur leurs outils, leurs données et leur temps. Vous verrez.
Où en parler
Ces questions seront au cœur du thème consacré à la souveraineté numérique à Emancip’Actions, du 24 au 27 septembre à Bourges : reprendre la main sur ses outils, ses données et ses communications, les alternatives libres aux géants du numérique, et l’usage raisonné de l’IA. On y apprendra aussi à installer des systèmes libres sur son ordinateur et son téléphone.
Les places sur place sont parties, mais le billet virtuel à 30 euros donne accès aux vidéos de tous les ateliers, intégralement filmés. Prenez votre billet. J’y serai.
👉 Emancip’Actions : emancipactions.fr
Prendre son billet : emancipactions.fr/reservation
Ce sera aussi le sujet d’une prochaine émission sur Quartier Libre. Surveillez le fil d’actualité.
En 2023, on m’a reproché d’être trop optimiste. Je ne l’étais pas assez. L’IA ne changera pas le monde toute seule, pas plus qu’un scalpel n’opère tout seul. Elle met entre les mains de chacun un outil que seuls les puissants pouvaient s’offrir. La fronde est dans vos mains. Reste à savoir ce que vous visez.
Belle journée à tous
Johann
À suivre
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