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DAO Universalis : décider sans chef, financer sans banque
Une organisation où l’heure donnée pèse autant que l’argent, où l’on décide par consentement, et qui finance le terrain avec sa propre application de finance décentralisée. J’ai lu tout le site de la DAO Universalis, sa constitution et sa documentation. Voici ce qu’il faut en retenir, risques compris.
Je vous ai parlé de la DAO Universalis trois fois ces derniers jours. Dans mon article sur la Cité du Vivant, parce qu’elle soutient ce domaine de 50 hectares au Bénin. Dans celui sur l’argent, parce que son application de finance décentralisée va dans la direction qu’il faut prendre. Et à propos d’Émancip’Actions, où Cédric Charles la présentera fin septembre. À chaque fois en passant, sans jamais la présenter vraiment. C’est un projet que je soutiens, comme je l’écrivais dans La fronde de David.
Elle a maintenant un site complet, dao-universalis.org, avec sa constitution, la documentation de ses applications, un glossaire et même une démonstration à essayer. J’ai tout lu, y compris les parties techniques et la liste des risques. Voici ce qu’il faut en retenir.
Une organisation sans chef
DAO veut dire organisation autonome décentralisée : une organisation gérée par ses membres, sans direction centrale, selon des règles publiques inscrites sur une blockchain, ce registre que tout le monde peut lire et que personne ne peut réécrire. Il en existe beaucoup. Nombre d’entre elles gèrent un fonds ou un protocole financier, et on y vote avec son portefeuille : plus vous possédez de jetons, plus vous pesez. Autrement dit, les plus riches décident.
La DAO Universalis part du constat inverse. Dans les organisations classiques, le pouvoir se concentre, l’argent décide de tout, et le temps que les gens donnent n’est jamais reconnu. Elle propose trois outils pour changer ces règles : une application pour décider, une pour se financer, une pour réunir les bonnes personnes au bon endroit. Le tout est conçu pour Minima, une blockchain assez légère pour qu’un simple téléphone fasse partie du réseau et vérifie lui-même les opérations. Pas de mineurs ni de fermes de serveurs, et aucun point central à attaquer ou à faire fermer.
Décider par consentement
La première application s’appelle DOSS. C’est là que les membres déposent leurs propositions et les adoptent. La DAO est organisée en cercles, des équipes autonomes chargées chacune d’un domaine, reliées entre elles par des représentants. Chaque cercle décide seul dans son périmètre. On reconnaît la sociocratie, cette méthode de gouvernance partagée que des entreprises et des associations pratiquent depuis des décennies. DOSS la fait tourner sur une blockchain.
Une proposition suit cinq étapes. Un membre la rédige, aidé par une IA qui vérifie qu’elle est claire, chiffrée et cohérente. Les autres posent leurs questions. Puis viennent les objections et les amendements. La décision est adoptée par consentement, quand plus personne n’a d’objection motivée. Ni unanimité ni vote à la majorité : une objection doit être argumentée, et elle doit améliorer la proposition, la critique seule ne suffit pas. Enfin, ce qui a été décidé doit s’exécuter tout seul, par des contrats automatiques : création d’un cercle, déblocage de fonds, publication du compte rendu.
Précision que la documentation assume elle-même : DOSS en est à sa première phase. C’est pour l’instant une application web classique, testée par de vrais membres sur de vraies décisions. L’inscription des décisions sur Minima, le MERCI comme véritable jeton et les contrats automatiques viendront ensuite, étape par étape, une fois l’outil éprouvé. La blockchain arrive quand l’usage a fait ses preuves. Je trouve le choix sain : trop de projets ont fait l’inverse.
Les rôles se pourvoient par des élections sans candidats : ce sont les pairs qui désignent la personne la plus compétente, sans campagne. Quiconque a vu une association se déchirer autour de l’élection de son bureau comprendra l’intérêt.
Le tout est encadré par une constitution de 46 articles, publiée sur le site. Quelques principes donnent le ton. Une voix par membre actif, et ce principe ne peut changer qu’à l’unanimité. Aucune accumulation d’argent, de jetons ou d’influence ne peut imposer une décision, et la spéculation est incompatible avec l’adhésion. Personne ne peut, seul, modifier la constitution, suspendre un membre ou disposer des fonds. Nul ne peut être forcé d’adhérer, ni empêché de partir. Tout membre un peu actif peut demander l’audit d’un projet. Et en cas de conflit, on cherche d’abord un accord dans le cercle, puis une médiation interne ; le tribunal ne vient qu’en dernier recours.
L’argent de la trésorerie commune ne sort qu’avec plusieurs signatures, confiées à des cosignataires élus. Les projets sont financés par étapes : une tranche, puis des preuves (factures, photos, rapports), la validation du cercle concerné, et seulement alors la tranche suivante. Un rapport en retard ou un budget qui dérape de plus de 15 % bloque la suite jusqu’à explication.
Une heure, un MERCI
Le cœur du système tient dans un jeton, le MERCI, pour « mesure d’engagement et de reconnaissance des contributions individuelles ». Une heure de contribution validée vaut un MERCI. Il ne s’achète pas. Il en faut 12, gagnés sur les six derniers mois, pour déposer une proposition, et 72 pour participer aux décisions, soit un peu moins de trois heures par semaine. Au-delà de ce seuil, chaque membre a une voix, et une seule.
Et l’argent ? Ceux qui financent la DAO ou un projet reçoivent des jetons Projet, un par euro apporté. Leur apport peut leur ouvrir le droit de décider, converti en « MERCI équivalents », mais seulement sur le projet qu’ils ont financé, avec un rôle validé dans le cercle, et ce droit s’éteint peu à peu s’ils cessent de participer. Un « facteur d’égalisation » veille à ce que l’apport d’un investisseur ne compte jamais plus que les heures du membre le plus engagé. Chaque décisionnaire garde une seule voix, quel que soit son apport. C’est le garde-fou contre le pouvoir de l’argent, et à ma connaissance, il est rarissime.
À terme, les MERCI doivent aussi servir de monnaie-temps entre les membres, où l’heure d’un développeur vaut celle d’un agriculteur. Je vous parlais des monnaies-temps dans mon article sur l’argent : on y est.
Cela répond à une question que je posais dans Il faut un village pour élever un enfant, et qui revient dans tous les collectifs : comment faire tenir un groupe sans qu’un chef, ou un portefeuille, finisse par tout décider.
L’application DeFi, le moteur économique
Une organisation qui décide a besoin de moyens. La plupart des associations vivent de dons et de subventions, et finissent par dépendre de ceux qui les leur accordent. La DAO Universalis a fait un autre choix : produire ses propres ressources, avec une application de finance décentralisée ouverte à tous, membres ou non.
Vous déposez des fonds. L’application les verse dans un portefeuille collectif de cryptomonnaies, géré selon des stratégies que programment des experts désignés par la DAO, à partir d’analyses techniques. Les cryptomonnaies achetées sont ensuite placées dans des réserves d’échange (Thorchain, Maya Protocol, Uniswap), où elles touchent une part des frais payés par ceux qui échangent, et dans des placements rémunérés. Vous suivez tout en temps réel, et vous retirez quand vous voulez, tout ou partie, sans période de blocage ni pénalité. La part de chacun tient compte du capital apporté et de sa durée : celui qui arrive la veille d’une bonne performance ne capte pas ce que les autres ont construit.
L’objectif affiché est d’environ 20 % par an en moyenne : 10 à 30 % pour les réserves d’échange, 5 à 15 % pour les placements rémunérés, plus ou moins la variation des cours. La documentation l’écrit en toutes lettres : c’est une cible, pas une garantie. J’y reviens plus bas.
Le modèle économique, lui, est limpide. Ni frais d’entrée ni frais de gestion. L’application prélève une commission uniquement sur les gains, jamais sur le capital, et seulement au moment d’un retrait : 15 % au plus. Sur cette commission, 30 % font vivre l’application, et 70 % partent dans la trésorerie commune de la DAO, pour financer les projets que les membres choisissent dans DOSS. Sur 1 000 euros de gains, vous gardez 850 euros, 45 euros entretiennent l’outil, et 105 euros financent un forage, une récolte ou une nouvelle Cité du Vivant. Il n’y a pas d’actionnaire à rémunérer.
Le jeton DEFI, ou le temps qui paie
La commission peut descendre jusqu’à 5 % pour ceux qui détiennent des jetons DEFI. Il en existe 21 millions, émis une fois pour toutes, clin d’œil aux 21 millions de bitcoins. Les trois quarts sont destinés aux utilisateurs ; ceux de l’équipe (15 %) et des premiers investisseurs (10 %) restent bloqués deux ans. Leur prix ne dépend d’aucun marché spéculatif : c’est une division, la réserve en dollars numériques divisée par le nombre de jetons en circulation, et n’importe qui peut refaire le calcul. Ces jetons donnent aussi voix au chapitre, dans les limites du facteur d’égalisation.
L’idée la plus astucieuse est ailleurs. Ce qui réduit votre commission, c’est le nombre de jetons, mais aussi depuis combien de temps vous les gardez sans y toucher, avec un palier à sept jours, à cinq semaines, à trois mois et demi puis à six mois. Et cette ancienneté n’est notée dans aucune base de données : elle est lue directement sur la blockchain, où chaque jeton porte la date de sa création. Un jeton qui bouge redevient neuf. Impossible, donc, de se prêter des jetons la veille d’un retrait pour payer moins : celui qui prête perd son ancienneté, celui qui reçoit n’en a aucune. Aucune règle à écrire, aucune surveillance à organiser, la blockchain s’en charge. Ce genre de détail montre que des gens sérieux ont réfléchi au problème.
Qui détient les fonds ?
C’est la première question à poser à toute application de ce genre. La réponse tient en deux temps. Votre compte prend la forme d’un NFT, un certificat numérique unique, créé sans la moindre pièce d’identité, et il reste dans votre portefeuille Minima, sur votre appareil, avec vos jetons DEFI. Les fonds placés, eux, sont dans un portefeuille collectif à signatures multiples : ni l’application ni une personne seule ne peut les déplacer. Chaque retrait est contresigné par plusieurs experts de la DAO, qui vérifient sa cohérence sans pouvoir s’y opposer. Comptez quelques heures.
Des garde-fous sont prévus. La solvabilité est vérifiée toutes les quinze minutes, et les retraits sont suspendus au moindre écart. Toute modification défavorable aux utilisateurs doit attendre quatorze jours avant de s’appliquer, ce qui laisse le temps de réagir. Chaque retrait laisse une trace qui permet de revérifier le calcul de la commission des mois plus tard.
Dans mon article sur l’argent, je vous répétais la règle d’or : pas vos clés, pas vos cryptos. Ici, vous gardez les clés de votre compte, pas celles du portefeuille où travaille votre argent. Vous faites confiance à un groupe de signataires et aux experts qui pilotent les stratégies, à la place d’une banque ou d’une plateforme. C’est le prix de la simplicité, et à chacun de placer le curseur.
Les risques, en face
La documentation de la DAO consacre une section entière aux risques, ce qui est rare et plutôt bon signe. Je les résume.
Les cryptomonnaies sont volatiles. Elles peuvent perdre une grande partie de leur valeur, et votre part avec elles. Les 20 % visés ne sont pas garantis : la DAO affirme que ses stratégies ont donné de très bons résultats ces dernières années, mais elle écrit elle-même que les performances passées ne préjugent pas des performances futures.
Un protocole peut avoir une faille, un réseau peut tomber, un humain peut se tromper. La DAO annonce des audits internes et indépendants, des primes pour qui trouve une faille, et la validation humaine à plusieurs comme dernier rempart.
La réglementation se durcit, en particulier pour les services qui ne vérifient pas l’identité de leurs utilisateurs. L’application a été conçue pour fonctionner sans société ni serveur central à sanctionner. Mais l’absence de vérification d’identité ne vous dispense pas de vos obligations : en France, les gains en cryptomonnaies sont imposés quand vous les reconvertissez en euros, et les comptes détenus à l’étranger se déclarent.
Enfin, le premier risque réel est humain : l’arnaque. Quelqu’un se fait passer pour le support et vous demande votre phrase secrète. Aucun interlocuteur légitime ne vous la demandera jamais.
Comme dans mon article sur l’argent : rien de tout cela n’est un conseil en investissement. Renseignez-vous, commencez petit, et ne placez que ce que vous pouvez vous permettre de perdre.
Démarrer, concrètement
L’application n’est pas encore ouverte au public. Son lancement officiel doit être annoncé à Émancip’Actions, fin septembre, et une liste d’attente permet d’être prévenu. Deux étapes se préparent dès maintenant : un portefeuille compatible Ethereum (la DAO recommande Trust Wallet), avec quelques dollars d’ETH pour les frais de réseau, et un nœud Minima sur un téléphone Android ou un ordinateur. Il n’existe pas encore de version iPhone. Les dépôts se font en USDT, le dollar numérique le plus répandu ; ceux qui partent d’euros passent par BIM Exchange, à partir de 100 euros. Comptez une demi-heure la première fois, et suivez la documentation, qui prend le débutant par la main.
AUM, pour mettre chacun à sa place
La troisième application, AUM, pour attraction, unification, mobilisation, doit mettre en relation les compétences des membres et les besoins des projets. Chacun y établit son profil avec deux outils, le MBTI, un questionnaire de personnalité, et le Human Design, puis l’application propose les cercles et les rôles où il sera le plus utile. Elle est encore en développement : une première version fonctionne à l’intérieur de DOSS, et une maquette est en ligne.
Ce que la DAO finance déjà
Le projet phare reste la Cité du Vivant, à Ouèssè. Depuis octobre 2023, plus de 100 000 dollars y ont été investis : 50 hectares acquis, un forage de 100 mètres avec pompe solaire, un château d’eau, une installation solaire hors réseau, onze cultures vivrières et médicinales, une unité de production d’huile d’arachide, une champignonnière de 100 m², 200 poules pondeuses en liberté, et des formations à la finance décentralisée pour les contributeurs locaux. La feuille de route prévoit une seconde champignonnière, des voûtes nubiennes, l’ouverture à des investisseurs extérieurs et la recherche d’un nouveau site en Asie.
La DAO soutient aussi Unchain Academy, qui forme aux cryptomonnaies ceux qui en ont le plus besoin, le projet Olympe, des lieux communautaires autour du sport et de l’alimentation naturelle à prix associatif, et le projet AIDI au Congo, qui vient en aide à des enfants orphelins, à des personnes âgées et à des réfugiés. Parmi ses partenaires, on retrouve des noms familiers sur Quartier Libre : Wojnicz, On passe à l’acte, et Voie Nature, le label de Cédric Charles.
Comment y participer
Trois portes sont ouvertes. Donner de son temps et de ses compétences, devenir membre contributeur et gagner des MERCI, donc le droit de décider. Financer la DAO ou ses projets, en échange de jetons Projet. Ou placer des fonds dans l’application DeFi à son lancement, sans même devenir membre. La DAO se contacte par le formulaire de son site, ou sur SimpleX, une messagerie chiffrée qui ne demande ni numéro de téléphone ni adresse e-mail.
Pour la voir fonctionner, elle a mis en ligne une démonstration interactive de DOSS, avec des données fictives, et une vidéo de l’application DeFi. Et pour l’entendre de vive voix, Cédric Charles la présentera à Émancip’Actions, du 24 au 27 septembre près de Bourges : les places sur place sont parties, mais le billet virtuel à 30 euros donne accès aux vidéos des ateliers.
Qui décide, qui paie, qui en profite
Je ne sais pas si la DAO Universalis réussira tout ce qu’elle annonce. Personne ne le sait, c’est le propre des projets qui tentent quelque chose de neuf. Mais elle s’attaque aux trois questions que tous les collectifs finissent par se poser : qui décide, qui paie, et qui en profite. Ses réponses me parlent. Le temps donné compte autant que l’argent. Une objection doit améliorer une proposition. Et l’argent gagné finance autre chose que des actionnaires. Surtout, elle a déjà un forage, des champs et des poules au Bénin pour montrer que ce n’est pas qu’une théorie.
👉 DAO Universalis : dao-universalis.org
Documentation de l’application DeFi : dao-universalis.org/docs/documentation-defi.html
Rejoindre la DAO : dao-universalis.org/rejoindre
À suivre
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